Les secrets de famille

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Ils peuvent hanter plusieurs générations. Comment un secret cause-t-il des traumatismes ?
La mère du petit Antoine lui racontait tous les soirs, au moment de le mettre au lit, l’histoire de la chèvre de Monsieur Seguin.

C’était le seul moment où cette femme habituellement dépressive et froide exprimait de fortes émotions : elle jouait, devant son fils, la désobéissance, la peur et l’impuissance de la bête naïve et traquée. Le petit garçon en était fasciné et bouleversé. Il ignorait que sa mère, lorsqu’elle était jeune fille, avait été violée lors d’une fugue. C’est le souvenir inconscient de ce drame qui refaisait surface devant lui soir après soir.

A l’adolescence, le petit garçon qui aimait tant l’histoire de la chèvre de Monsieur Seguin s’est à son tour mis en danger, fréquentant des lieux et des gens peu recommandables. Comme sa mère.

« L’enfant, pour qui ses parents sont ce qu’il y a de plus important, perçoit les suintements mais n’en a pas le mode d’emploi », explique Serge Tisseron. « Ce corps étranger dans son propre psychisme est comme un fantôme, et l’enfant risque d’orienter ses comportements en fonction de lui. » Un risque d’autant plus important que l’enfant protège son parent avant tout. Ses propres interrogations, il ne les formulera donc que sous la forme de symptômes : mutisme, réactions imprévisibles, pipi au lit, échec scolaire,…

En effet, derrière de graves difficultés d’apprentissage, il peut y avoir un secret de famille. C’est ce qu’a constaté le psychanalyste Philippe Grimbert en travaillant avec des jeunes en difficulté :
« On voit des enfants à la limite de la débilité qui sont en fait sous l’emprise d’un secret.
Apprendre, c’est penser. Or le secret de famille interdit de penser ».

Sur combien de générations ce poids peut-il se transmettre ?
La psychologue Anne Ancelin-Schutzenberger raconte l’histoire d’une petite fille née un 25 avril. Elle souffre de crises d’asthme. Son sommeil est perturbé par d’horribles cauchemars dans lesquels elle est persécutée par un monstre.

Dans son arbre généalogique, après enquête, on retrouve un soldat de la Grande Guerre, mort gazé… le 25 avril 1915. Information dont ni l’enfant ni sa mère n’avaient connaissance. Sans rien lui révéler, la thérapeute demande à la fillette de dessiner le monstre dont elle rêvait. Elle exécute donc « un masque de plongée » avec une trompe d’éléphant ». A l’évidence : un masque à gaz !

Anne Ancelin-Schutzenberger a développé dans les années 1970 la théorie controversée de la psychogénéalogie. Elle qualifie ces répétitions troublantes de « syndrome des anniversaires ». Elle évoque une communication entre les inconscients au sein d’une famille, voire une mémoire affective collective. Mais le processus de transmission – jusqu’à 7 générations – demeure un mystère..
Comment découvrir un révéler un secret ?
Lever un secret de famille est un exercice difficile mais qui s’avère souvent salutaire. Il nécessite tact et patience.

Reconnaissez les indices qui trahissent un secret
Réaction démesurée, de colère ou de chagrin, à l’évocation d’un lieu ou d’un épisode passé ou d’une image, mots bannis…
Chez les détenteurs du secret, les « suintements » prennent généralement la forme d’émotions ou de comportements incompréhensibles. En règle générale, si dans votre famille la communication est difficile ou si vous constatez une répétition de troubles psychiatriques ou de tendances suicidaires sur plusieurs générations, la présomption est forte.

Ne vous fiez pas aux apparences
Il faut savoir dépasser le mythe familial. Toute famille a ses anecdotes préférées, ses épopées qu’on répète à l’envi, ses personnages figés dans leur rôle.
« C’est un trompe-l’œil, explique Martine Quesnoy-Moreau, une véritable comédie mise sur le devant de la scène alors que dans la coulisse, la réalité est tout autre, voire parfois l’exacte réplique inverse ».

Posez la question !
C’est le conseil de Serge Tisseron, pour savoir si l’on vous cache quelque chose. Interrogez tout le monde : oncles, tantes ; grands-parents, cousins, frères et sœurs, parents…
Mais n’oubliez pas que ceux qui nous ont dissimulé un secret sont eux-mêmes souvent des victimes. « Essayer à tout prix de faire parler un parent peut le faire s’effondrer ».
Aussi la psychopédagogue Marie-Joseph Chalvin recommande de pratiquer « l’interview courtoise » : une approche pleine de tact, progressive et par allusions, plutôt que des questions abruptes.

Soyez persévérant
La quête de la vérité se heurte toujours à des réticences, des résistances.
« Si on vous répond : « Tu veux nous rendre fous avec tes questions ! », vous pouvez être certain qu’il y a bien un secret », assure Tisseron.
Le jour où Suzanne a appris que le mari de sa mère n’était pas son père mais que son géniteur était algérien, elle a téléphoné à sa cousine pour le lui apprendre : « Ah bon, tu ne le savais pas ? » l’a-t-elle entendu dire ! Pour la psychologue Barbara Couvert, qui raconte ce cas :
« Se taire ou nier que le secret ait une quelconque importance est une des pratiques les plus constantes des détenteurs du secret et c’est ce qui déroute le plus les victimes ».

Extraits du Dossier de :
Philippe Bordes, Delpheine Kargayan et Hugo Lindenberg,
Magazine « Ca m’intéresse » février 2012